Romuald Ribault : « L’AGIT est la plus ancienne association dédiée au numérique responsable en France. »
Cette année, l’Alliance Green IT organise la 10ème édition de son événement annuel We do green IT le 3 octobre prochain. Reconnue d’intérêt général en juillet dernier, l’association fêtera également ses 15 ans en 2026 et OpenStudio en est membre depuis 5 ans tout pile. Une, deux, trois et quatre bonnes raisons d’échanger avec son vice-président Romuald Ribault. De quelle manière fonctionne l’AGIT, comment le numérique responsable a évolué depuis une quinzaine d’années, quelles sont les prochaines batailles à mener…Point d’étape.
Peux-tu nous rappeler pour quelle raison l’AGIT a-t-elle été créée ?
L’AGIT est née de la volonté de plusieurs acteurs engagés qui, chacun dans leur domaine, portaient déjà la parole du numérique responsable. Mais à l’époque, ce sujet restait très marginal et n’avait que peu d’écho. Le terme même de “numérique responsable” n’existait quasiment pas ; on parlait parfois de “Green IT”, mais la notion restait encore très floue. En 2011, nous avons décidé de nous regrouper pour unir nos forces et rendre cette voix plus audible. L’AGIT est donc la plus ancienne association dédiée au numérique responsable en France. Sa mission fondatrice est claire : sensibiliser, partager les pratiques et montrer concrètement que l’on peut agir. Notre message de départ reposait sur un levier fort : montrer que réduire l’impact environnemental pouvait aussi générer des gains économiques. Depuis toujours, nous défendons cette conviction : la sobriété, la frugalité, le fait de challenger ses besoins et de se concentrer sur l’essentiel, sont non seulement bénéfiques pour la planète, mais aussi économiquement plus pertinents qu’une logique de croissance effrénée. Aujourd’hui on va plus loin vers la responsabilité numérique qui inclut des enjeux de dépendance, de souveraineté, de low tech,… où les volets sociaux et sociétaux deviennent aussi important que l’environnement.
Qui sont les membres de l’AGIT et de quelle manière faites-vous passer vos messages sur le numérique responsable ?
Au départ, l’AGIT était une petite association d’une dizaine de membres seulement. Notre tout premier livrable a été un livre blanc intitulé Le Cloud est-il green ?, accompagné d’une petite vidéo qui, quinze ans après, n’a pas pris une ride. Le sujet était posé : la réponse n’était ni oui, ni non, mais « ça dépend ». C’était déjà une façon de mettre en lumière la complexité du numérique responsable. Ensuite, ce qui nous caractérise depuis le début, c’est notre posture : nous n’avons jamais voulu donner de leçons. Notre rôle est de poser les bonnes questions, d’apporter des clés de lecture qui permettront à chacun de prendre ses décisions en connaissance de cause, sans jugement. Concernant nos membres – qui sont maintenant une soixantaine – nous cherchons à représenter toute la chaîne du service numérique. En amont, des bureaux d’études qui travaillent dès la conception des data centers. Ensuite, on retrouve des fabricants, des distributeurs, des reconditionneurs, puis toute la couche logicielle avec des ESN, des agences web, des consultants spécialisés en numérique responsable. Et jusqu’à des agences de communication qui, elles, militent pour une sobriété éditoriale. C’est cette diversité de profils qui fait notre force : elle nous permet de croiser les regards et d’aborder le numérique responsable sous tous ses angles, toujours avec une approche pragmatique et sans dogmatisme.
Lorsque nous posons un sujet – que ce soit la 5G ou l’intelligence artificielle par exemple – nous faisons appel à toutes ces expertises et à ces différents angles de vue pour organiser des réflexions et des débats. L’objectif est de dégager un socle commun sur lequel tout le monde s’accorde. Ce commun donne ensuite naissance à un livrable : livre blanc, infographie, vidéo… Et bien sûr nous avons aussi notre Baromètre Green IT, l’un de nos outils phares, publié tous les deux ans. C’est un gros travail qui mesure la maturité des entreprises sur le numérique responsable et fait ressortir les tendances.
En parlant de tendances justement, quel regard portes-tu sur l’évolution du numérique responsable depuis les débuts de l’AGIT ?
Ces quinze dernières années, je dirais que le numérique responsable a connu une évolution assez sinusoïdale. Au départ, l’aspect environnemental suscitait très peu d’attention. Il y a eu une première vague de prise de conscience vers 2015, mais elle est vite retombée face à d’autres priorités comme le cloud, la rationalisation des coûts ou encore la cybersécurité. Par la suite, certains événements ont ravivé le sujet, mais souvent sous d’autres angles : le confinement en 2020 a mis en lumière notre dépendance numérique, la guerre en Ukraine a fait émerger la question de la souveraineté énergétique et de l’accessibilité aux matières premières, et aujourd’hui la géopolitique mondiale (Chine, États-Unis, Russie) rappelle que ces ressources sont limitées. Pourtant, on continue de se comporter comme si elles étaient inépuisables. Et dans les usages, aujourd’hui c’est pareil, on le voit bien avec les IA génératives qui explosent. Ce qui a réellement changé, c’est l’écosystème autour du numérique responsable : en 2011, il n’existait quasiment aucun regroupement d’acteurs. Aujourd’hui, on voit se multiplier les associations, les clubs, les bibliographies, les publications de qualité ou encore les initiatives de l’ADEME. Les pouvoirs publics se sont également saisis du sujet, avec la loi AGEC puis la loi REEN en 2018. Enfin, un autre levier s’est imposé : celui du cadre réglementaire et commercial. Les critères RSE dans les appels d’offres sont devenus beaucoup plus forts, ce qui oblige les entreprises à produire des bilans carbone, à travailler sur les scopes 1, 2 et 3 et donc à collecter des données précises. On avance, mais souvent par contrainte réglementaire ou économique, plutôt que par une réelle prise de conscience de l’impact environnemental du numérique.
On a parlé de la partie environnementale, mais tu l’as dis le numérique responsable a aussi des dimensions sociales et sociétales, comment l’AGIT se positionne aussi sur ces sujets-là ?
Par exemple, nous avons contribué au référentiel AFNOR SPEC sur l’inclusion numérique et nous avons été les premiers à publier un livre blanc spécifiquement consacré aux impacts sociaux du numérique, avec une dizaine de thématiques explorées. Le numérique a transformé en profondeur l’embauche, la formation, l’accès à l’emploi : aujourd’hui, un entretien se fait sur Teams, et un simple contre-jour peut influencer la première impression d’un recruteur. Ce sont des détails qui comptent, et qui montrent que le numérique change tout, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire.
Pour nous, la responsabilité numérique inclut donc aussi ces enjeux : accessibilité, inclusivité, dépendance aux grandes plateformes, protection des données stratégiques… Certains membres de l’association n’étaient pas forcément à l’aise avec cette extension du champ – notamment quand nous avons commencé à aborder le RGPD – mais avec le temps, il est apparu évident que tout est lié et qu’on ne peut pas cloisonner les sujets. L’AGIT est justement un espace de débat bienveillant, où chacun peut défendre ses convictions sans jugement. L’objectif n’est pas d’imposer une vision mais de rechercher un socle commun, à partir duquel nous produisons nos livrables : livres blancs, infographies, baromètres, etc. C’est ce travail collectif qui nous rend efficace. D’ailleurs, quand on demande à nos membres pourquoi ils adhèrent, beaucoup répondent que c’est pour “participer au commun” avant même de bénéficier du réseau ou des livrables. C’est exactement notre rôle : être un outil au service de l’intelligence collective, pour construire du commun dans de bonnes conditions.
Pour toi, quelles seront les prochaines batailles de l’AGIT ?
C’est une bonne question qui me donne l’occasion de faire le lien avec la thématique qui traversera les conférences de l’événement We do Green IT le 3 octobre 2025. Notre rôle est d’apporter de la hauteur de vue, d’aller un pas plus loin que ce qui occupe déjà l’agenda public en ce moment, et donc à mon avis, le prochain sujet sur lequel nous allons devoir nous concentrer, sera la gestion des risques. Aujourd’hui, le cadre de la directive CSRD impose aux entreprises d’intégrer la notion de double matérialité : à la fois l’impact du climat sur leur activité, et l’impact de leur activité sur le climat. La CSRD oblige à mettre les risques sur la table : dépendance aux ressources, limites planétaires, vulnérabilités environnementales et géopolitiques. Et ces risques, on les voit déjà. Tous les jours, on apprend que la Chine bloque l’exportation de telle ou telle terre rare, et derrière, c’est un secteur entier en Europe qui vacille. C’est le cas aussi pour Taïwan qui produit 85 % des GPU mondiaux, que se passera-t-il si les tensions s’aggravent ? Pour moi, c’est ça le vrai sujet de demain : l’accès aux matières premières, aux ressources minérales, mais aussi aux ressources informatiques. On voit bien que la géopolitique est en train de redessiner le terrain. Les grandes puissances avancent leurs pions pour sécuriser ces ressources stratégiques, et cela va générer de plus en plus de tensions. Dans ce contexte, l’AGIT doit continuer à alerter, à créer du débat et à outiller les acteurs pour comprendre ces risques et mieux s’y préparer.
Programme de l’évènement We do Green IT le 3 octobre 2025 :
8h30 – Accueil et petit déjeuner
09h00 : Mot d’ouverture
Corinne Lepage – Avocate et Ex-ministre de l’Environnement
Tristan Labaume – Président fondateur de l’AGIT France
09h15 : Conférence : Entre fake news et vérités oubliées : hacker les algorithmes pour raconter l’écologie autrement
Stacy Algrain
10h : Table ronde : Souveraineté des infrastructures et gestion des risques, quelle responsabilité du numérique ?
Rémy marrone – Journaliste numérique responsable
Gaële Picard-Abezis
10h45 : Pause et échanges libres
11h : Conférence : De la Sobriété à la Robustesse du Système d’Information : Repenser notre approche d’un numérique soutenable
Christophe Pham – Fondateur Infogreen Factory
Clément Marche – Co-fondateur de Nuageo
12h : Présentation « Écoconception web : l’apport de la sobriété éditoriale »
Ferréole Lespinasse
12h50 – Mot de clôture
13h00 – 14h00 : Happy Green Hour